La donation en nue-propriété fait partie de ces outils juridiques puissants mais souvent mal compris. Elle est parfois présentée comme une « astuce fiscale », parfois redoutée comme une décision irréversible et risquée. En réalité, il s’agit avant tout d’un mécanisme juridique de transmission anticipée, qui peut s’avérer pertinent dans certaines situations patrimoniales … et inadapté dans d’autres.
L’objectif de cet article est simple : expliquer clairement comment fonctionne une donation en nue-propriété, ce qu’elle permet réellement, ses conséquences concrètes et ses limites, afin de donner au lecteur les clés pour réfléchir sereinement, avant toute décision.
Pourquoi la donation en nue-propriété est souvent mal comprise
Dans la pratique, la donation en nue-propriété souffre de plusieurs confusions récurrentes.
D’abord, elle est fréquemment assimilée à une perte de contrôle totale sur le bien donné. Beaucoup de donateurs redoutent de « se dépouiller » trop tôt ou de ne plus pouvoir disposer librement de leur patrimoine. Cette crainte est compréhensible, mais elle repose souvent sur une mauvaise compréhension du démembrement de propriété.
Ensuite, elle est parfois réduite à un simple levier fiscal. Or, si la fiscalité joue un rôle dans le mécanisme, elle ne doit jamais être l’unique moteur d’une décision aussi structurante. Une stratégie fondée uniquement sur l’impôt, sans réflexion globale, peut conduire à des choix inadaptés, voire conflictuels.
Enfin, la donation en nue-propriété suppose une projection dans le temps. Elle s’inscrit dans une logique patrimoniale et familiale de long terme, ce qui peut déstabiliser lorsqu’on n’a pas l’habitude de raisonner à cette échelle.

Qu’est-ce qu’une donation en nue-propriété ?
Pour comprendre la donation en nue-propriété, il faut revenir à un principe fondamental du droit civil : la propriété peut être démembrée.
La pleine propriété d’un bien se compose de deux droits distincts :
- L’usufruit, qui correspond au droit d’utiliser le bien et d’en percevoir les revenus (par exemple, habiter un logement ou en percevoir les loyers).
- La nue-propriété, qui correspond au droit de disposer du bien, sans en avoir l’usage ni les revenus immédiats.
Dans une donation en nue-propriété, le donateur transmet uniquement la nue-propriété du bien à un bénéficiaire (souvent un enfant), tout en conservant l’usufruit.
Concrètement, cela signifie que le donateur reste chez lui, continue à percevoir les loyers ou à utiliser le bien comme auparavant. Le bénéficiaire, quant à lui, devient nu-propriétaire : il n’a pas de jouissance immédiate, mais il est assuré de devenir pleinement propriétaire à terme.
Comment fonctionne concrètement une donation en nue-propriété (principe juridique)
Un acte juridique formalisé
La donation en nue-propriété doit obligatoirement être réalisée par acte notarié. Le notaire intervient pour sécuriser juridiquement l’opération, vérifier les équilibres familiaux et procéder à l’évaluation du bien transmis.
Le bien concerné peut être un bien immobilier, des parts de société, des titres financiers ou, plus rarement, certains autres actifs patrimoniaux.
Une transmission progressive dans le temps
Le principe clé est le suivant : le donateur conserve l’usufruit jusqu’à son décès, sauf stipulation particulière.
Au décès de l’usufruitier, l’usufruit s’éteint automatiquement, sans formalité ni taxation supplémentaire. Le nu-propriétaire devient alors plein propriétaire, par le simple effet de la loi.
Cette reconstitution automatique de la pleine propriété est l’un des fondements du mécanisme.
Des effets différents selon la nature du bien
- Bien immobilier locatif : le donateur continue à percevoir les loyers.
- Résidence principale : le donateur conserve le droit d’y habiter.
- Portefeuille de titres : les revenus peuvent être conservés par l’usufruitier, selon les modalités prévues.
Chaque catégorie d’actifs appelle des précautions spécifiques, tant juridiques que pratiques.
Fiscalité de la donation en nue-propriété : ce qu’il faut comprendre
Sur le plan fiscal, la donation en nue-propriété repose sur un principe simple : les droits de donation ne sont calculés que sur la valeur de la nue-propriété, et non sur la valeur totale du bien.
Cette valeur est déterminée à l’aide d’un barème fiscal lié à l’âge de l’usufruitier au jour de la donation. Plus le donateur est jeune, plus la valeur de l’usufruit est élevée … et plus la valeur taxable de la nue-propriété est faible.
Ce mécanisme peut permettre d’utiliser plus efficacement les abattements fiscaux applicables aux donations. Toutefois, il est essentiel de rappeler que :
- le barème est forfaitaire et ne reflète pas toujours la réalité économique,
- la fiscalité ne doit jamais être l’unique justification de l’opération,
- les règles peuvent évoluer dans le temps.
La donation en nue-propriété est donc un outil fiscalement encadré, mais elle n’est ni magique ni universelle.
Cette fiscalité spécifique repose sur un élément central, souvent évoqué mais rarement expliqué en détail : le barème fiscal de l’usufruit et de la nue-propriété.
Barème fiscal usufruit / nue-propriété : le tableau de référence à connaître
Lorsqu’une donation est réalisée en nue-propriété, l’administration fiscale n’évalue pas le bien à sa valeur totale.
Elle applique un barème légal, fixé par l’article 669 du Code général des impôts, qui répartit la valeur entre usufruit et nue-propriété en fonction de l’âge de l’usufruitier au jour de la donation.
Ce barème est obligatoire, quel que soit le type de bien transmis (immobilier, titres, parts de société).
Barème fiscal officiel du démembrement de propriété
| Âge de l’usufruitier | Valeur de l’usufruit | Valeur de la nue-propriété |
| Moins de 21 ans | 90 % | 10 % |
| De 21 à 30 ans | 80 % | 20 % |
| De 31 à 40 ans | 70 % | 30 % |
| De 41 à 50 ans | 60 % | 40 % |
| De 51 à 60 ans | 50 % | 50 % |
| De 61 à 70 ans | 40 % | 60 % |
| De 71 à 80 ans | 30 % | 70 % |
| De 81 à 90 ans | 20 % | 80 % |
| Plus de 91 ans | 10 % | 90 % |
Comment utiliser concrètement ce barème dans une donation en nue-propriété
Le principe est simple : les droits de donation sont calculés uniquement sur la valeur de la nue-propriété, telle qu’elle ressort du barème.
Exemple :
- Valeur du bien donné : 1 000 000 €
- Âge du donateur (usufruitier) : 65 ans
Selon le barème :
- Valeur de l’usufruit : 40 %, soit 400 000 €
- Valeur de la nue-propriété : 60 %, soit 600 000 €
Les droits de donation portent donc sur 600 000 €, avant application des abattements éventuels.
Au décès de l’usufruitier :
- l’usufruit s’éteint automatiquement,
- le nu-propriétaire devient pleinement propriétaire,
- sans droits de succession supplémentaires sur cette reconstitution.
Ce que ce barème permet … et ce qu’il ne dit pas
Ce barème est un outil de calcul fiscal, pas un outil d’aide à la décision patrimoniale.
Il permet :
- de fixer une base taxable objective,
- d’anticiper le coût fiscal d’une donation,
- d’utiliser plus efficacement les abattements existants.
Mais il ne tient pas compte :
- du rendement réel du bien,
- de sa liquidité,
- de l’évolution future de la situation du donateur,
- des équilibres familiaux.
Une donation en nue-propriété peut être fiscalement pertinente sur le papier, tout en étant inadaptée dans la réalité patrimoniale.
Si ce barème permet de comprendre comment l’administration fiscale valorise une donation en nue-propriété, il ne suffit pas à lui seul pour décider. La question centrale reste alors : dans quelles situations ce mécanisme est-il réellement pertinent ?
Dans quelles situations cette stratégie peut avoir du sens
La donation en nue-propriété peut être pertinente lorsque plusieurs conditions sont réunies.
Elle s’inscrit souvent dans une logique de transmission anticipée, lorsque le donateur souhaite organiser la transmission de son patrimoine de son vivant, tout en conservant ses revenus et son cadre de vie.
Elle peut également répondre à un objectif de stabilité familiale, en clarifiant la répartition future du patrimoine et en réduisant les sources potentielles de conflit au moment de la succession.
Enfin, elle peut s’intégrer dans une stratégie patrimoniale globale, cohérente avec d’autres dispositifs (donation-partage, pacte familial, organisation sociétaire…).
En revanche, elle est rarement adaptée lorsque le donateur a besoin de flexibilité ou anticipe des besoins financiers importants et incertains.
Exemples concrets
Cas n°1 – Anticiper la transmission d’un bien locatif
Un couple d’une soixantaine d’années détient un immeuble locatif générant des revenus réguliers. Ils souhaitent transmettre ce bien à leurs enfants, tout en conservant les loyers pour compléter leurs revenus.
La donation en nue-propriété leur permet de transmettre progressivement la valeur du bien, tout en conservant l’usufruit. Les enfants savent qu’ils deviendront pleinement propriétaires à terme, sans remise en cause ultérieure.
Cas n°2 – Organiser la transmission sans déséquilibrer la famille
Un parent souhaite transmettre un bien immobilier à l’un de ses enfants, tout en préservant l’équité globale entre les héritiers. La donation en nue-propriété est intégrée dans une réflexion plus large, combinée à d’autres outils, afin de maintenir un équilibre patrimonial et familial.
Ces exemples illustrent une réalité essentielle : le mécanisme est le même, mais les objectifs et les résultats diffèrent selon les situations.
Les erreurs fréquentes observées en pratique
Certaines erreurs reviennent régulièrement.
La première consiste à agir trop tôt, sans avoir une vision claire de ses besoins futurs. Une donation est, par nature, difficilement réversible.
La seconde est de raisonner uniquement en termes fiscaux, sans intégrer les enjeux humains et familiaux. Une économie d’impôt mal anticipée peut générer des tensions durables.
Enfin, certains sous-estiment la complexité juridique du démembrement, notamment en cas de vente ultérieure du bien ou de recomposition familiale.
Les limites et points de vigilance à connaître
La donation en nue-propriété n’est pas une solution universelle.
Elle suppose d’accepter une certaine rigidité juridique, car le donateur ne peut plus disposer librement de la pleine propriété du bien. Toute modification ultérieure nécessite l’accord du nu-propriétaire.
Elle peut également poser des difficultés en cas de changement de situation personnelle (divorce, dépendance, besoins financiers imprévus).
Enfin, elle exige une parfaite cohérence avec la situation familiale et successorale globale. Un outil pertinent mal intégré peut devenir source de déséquilibre.
Donation en nue-propriété : une brique dans une stratégie plus large
La donation en nue-propriété ne doit jamais être envisagée isolément. Elle constitue une brique parmi d’autres dans une stratégie patrimoniale globale.
Elle doit être articulée avec la réflexion successorale, la situation matrimoniale, la structure des actifs et les objectifs familiaux. Dans certains cas, d’autres outils seront plus adaptés ou complémentaires.
C’est précisément cette vision d’ensemble qui permet de donner du sens au mécanisme, au-delà de sa technicité.
Conclusion
La donation en nue-propriété est un mécanisme juridique permettant de transmettre un patrimoine de manière progressive, tout en conservant l’usage et les revenus des biens donnés.
Pour autant, elle ne se résume ni à une économie d’impôt, ni à une solution automatique. Elle suppose une compréhension fine des enjeux juridiques, fiscaux et humains, ainsi qu’une projection dans le temps.
Avant de décider, il est essentiel de comprendre, questionner et mettre en perspective cet outil au sein d’une réflexion patrimoniale globale. C’est à cette condition qu’il peut devenir un véritable levier de transmission apaisée et maîtrisée.
Questions fréquentes – FAQ
Qu’est-ce qu’une donation en nue-propriété ?
Une donation en nue-propriété consiste à transmettre la nue-propriété d’un bien tout en conservant l’usufruit. Le donateur garde l’usage ou les revenus, tandis que le bénéficiaire deviendra pleinement propriétaire à terme.
Comment fonctionne une donation en nue-propriété ?
La donation est réalisée par acte notarié. Le donateur conserve l’usufruit et le bénéficiaire reçoit la nue-propriété. Au décès de l’usufruitier, la pleine propriété se reconstitue automatiquement.
Comment est calculée la valeur de la nue-propriété ?
La valeur de la nue-propriété est déterminée à l’aide d’un barème fiscal officiel, basé sur l’âge de l’usufruitier au jour de la donation.
La donation en nue-propriété permet-elle de réduire les droits de donation ?
Les droits de donation sont calculés uniquement sur la valeur de la nue-propriété, inférieure à celle de la pleine propriété. Toutefois, l’intérêt de l’opération ne doit pas être uniquement fiscal.
Que se passe-t-il au décès de l’usufruitier ?
Au décès de l’usufruitier, l’usufruit s’éteint automatiquement. Le nu-propriétaire devient alors pleinement propriétaire du bien, sans droits supplémentaires sur cette reconstitution.
Peut-on vendre un bien donné en nue-propriété ?
Oui, mais la vente nécessite l’accord de l’usufruitier et du nu-propriétaire. Le prix est réparti entre eux selon la valeur de leurs droits respectifs.
La donation en nue-propriété est-elle irrévocable ?
Comme toute donation, elle est en principe irrévocable. Elle engage durablement le donateur et doit être réfléchie dans une stratégie patrimoniale globale.

